
Transmettre sans jouer les sauveurs
Il y a une phrase que j'ai prononcée trop souvent, au début : "laisse, je vais te montrer." Sur le coup, ça ressemble à de la pédagogie. Avec le recul, c'était surtout une façon de ne pas supporter de voir quelqu'un tâtonner.
Transmettre, je croyais que ça voulait dire donner la réponse le plus vite possible, pour épargner à l'autre l'inconfort de chercher. Éviter l'erreur avant qu'elle n'arrive. Je pensais rendre service. En réalité, je privais la personne en face de moi de la seule chose qui construit vraiment une compétence : le moment où on se trompe, où on ajuste, où on comprend par soi-même pourquoi ça ne marchait pas.
Je me souviens d'une jeune commise, en cuisine, qui ratait systématiquement un dressage. Trois fois, j'ai refait le geste à sa place en disant "regarde, comme ça." La quatrième fois, je me suis arrêtée avant de poser la main sur son assiette. Je lui ai juste demandé : "qu'est-ce que tu vois qui ne va pas, toi ?" Elle a hésité, puis elle a trouvé. Pas exactement ce que j'aurais dit — sa propre formulation, sa propre logique. Et elle ne l'a plus jamais raté après ça.
Ce jour-là, j'ai compris quelque chose d'inconfortable : plus je me précipitais pour "sauver" une situation, moins je transmettais vraiment. Je me donnais le beau rôle — celle qui sait, celle qui répare — et je laissais l'autre dans celui, plus discret mais tout aussi installé, de celle qui ne sait pas encore et qui a besoin qu'on fasse à sa place.
Le doute, dans tout ça, joue un rôle étrange. Je crois qu'il m'a longtemps poussée vers ce réflexe de sauvetage. Si je doute de ma propre légitimité, alors résoudre vite, montrer que je sais, devient une façon de me rassurer moi-même autant que d'aider l'autre. Transmettre devient alors une démonstration, pas un accompagnement.
Ce que j'essaie de faire maintenant, ce n'est pas de ne plus douter — je ne crois pas que ça s'arrête un jour. C'est de laisser le doute exister sans qu'il me pousse à intervenir trop vite. Accepter de regarder quelqu'un se tromper, sans bondir. Ça demande une patience que je n'avais pas au début, et une confiance — dans l'autre, autant que dans le temps que ça prend d'apprendre vraiment.
Je ne sais pas si on transmet mieux en sachant plus. Je crois qu'on transmet mieux en résistant à l'envie de tout faire à la place de celui qui apprend.
🎧 Pour prolonger la réflexion
L'article revient sur ce réflexe de "faire à la place de" pour éviter l'erreur à l'autre — et sur ce que ça révèle de notre propre besoin d'être rassurés face au doute.
Le podcast prolonge avec une situation inverse, où c'est le manager qu'on pousse dans le rôle du sauveur, et une nuance essentielle entre laisser chercher et laisser en difficulté.
Une même question à se reposer : est-ce que j'interviens parce que c'est nécessaire, ou parce que je ne supporte pas de regarder l'autre chercher ?
