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S'accorder le droit de poser les armes

 

Poser les armes. L'expression elle-même dit quelque chose. Elle suppose qu'on les portait. Qu'on était en guerre — ou du moins dans quelque chose qui y ressemblait. Une tension permanente, une vigilance qui ne se relâche pas vraiment, un état de mobilisation continue dont on finit par oublier qu'il n'est pas normal.

Le manager qui s'épuise ne s'effondre pas toujours de façon spectaculaire. Il continue. C'est même souvent ce qui le distingue — cette capacité à tenir quand les autres lâcheraient. Il gère, il absorbe, il régule. Il est là. Toujours là. Et c'est précisément ce toujours là qui devient, à un moment, le problème.

Parce que tenir à tout prix a un coût que personne ne comptabilise vraiment.

Il y a dans la culture du management une valorisation implicite de la résistance. Celui qui tient est fiable. Celui qui dit qu'il est fatigué prend un risque — celui d'être perçu comme fragile, comme moins à la hauteur, comme quelqu'un qui ne gère pas. Alors on tait la fatigue. On la range. On continue à avancer avec, comme on apprendrait à marcher avec une douleur qu'on a cessé d'écouter.

Jusqu'au moment où le corps, ou l'esprit, décide de parler à la place.

Qu'est-ce qui rend si difficile de s'arrêter avant d'en arriver là ?

C'est rarement le manque de lucidité. La plupart des managers savent, à un moment donné, qu'ils sont allés trop loin. Qu'ils auraient dû ralentir plus tôt. Ce qui rend l'arrêt difficile, c'est ce qu'il représente symboliquement. S'arrêter, c'est admettre une limite. C'est sortir du personnage de celui qui tient. C'est risquer de décevoir — son équipe, sa hiérarchie, et peut-être surtout l'image qu'on s'est construite de soi-même.

Poser les armes, dans ce contexte, ce n'est pas abandonner. C'est reconnaître que continuer à les porter coûte plus qu'on ne peut se le permettre. C'est choisir de se ménager non pas par faiblesse, mais par intelligence — parce qu'un manager épuisé ne protège plus grand monde, à commencer par lui-même.

Il y a quelque chose de profondément contre-culturel dans cette idée. On ne nous apprend pas à nous arrêter. On nous apprend à rebondir, à trouver des ressources, à puiser dans nos réserves. Mais personne ne pose vraiment la question de ce qui se passe quand les réserves sont vides. Quand il n'y a plus rien à puiser.

S'accorder le droit de poser les armes, c'est peut-être l'acte de management le plus difficile — parce qu'il s'exerce sur soi-même, sans filet, sans validation extérieure.

Ce droit-là, personne ne viendra vous le donner. Il ne figure dans aucune fiche de poste. Il ne fait l'objet d'aucun entretien annuel. Il s'accorde. Seul. Souvent tard. Parfois trop tard.

La question n'est pas de savoir si vous en avez besoin. La question est de savoir si vous vous en croyez capable.

🎧 Pour prolonger la réflexion

Ce texte nomme ce qu'on tait. Le podcast crée l'espace pour en parler.

Dans l'épisode qui accompagne cet axe de réflexion, on aborde cette fatigue particulière — celle qui ne se voit pas dans les tableaux de bord, celle qu'on minimise parce qu'on ne sait pas très bien comment la dire sans avoir l'air de se plaindre. On parle de ce moment où tenir devient plus coûteux que s'arrêter, et de ce que ça demande, concrètement, de se donner la permission de souffler.

Parce que poser les armes n'est pas renoncer. C'est choisir de rester — mais autrement.

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