
Prendre soin de soi sans culpabiliser
Prendre soin de soi. La formule est partout. Elle est devenue une injonction à part entière — un impératif de bien-être qui s'ajoute à la liste des choses à faire, quelque part entre le rapport du jeudi et la réunion d'équipe du vendredi. On nous dit qu'il faut le faire. On nous explique pourquoi c'est important. On nous donne des outils, des méthodes, des rituels.
Et pourtant, quelque chose résiste.
Pas par manque d'envie. Pas par manque de conviction. Mais parce qu'il y a, profondément ancrée dans la posture du manager, une difficulté particulière à se mettre au centre de sa propre attention. À s'accorder la même qualité de présence qu'on accorde aux autres. À considérer ses propres besoins comme aussi légitimes que ceux de son équipe.
Comme si prendre soin de soi était, quelque part, prendre quelque chose aux autres.
Cette culpabilité-là est rarement dite. Elle se manifeste autrement. Dans le fait de repousser le rendez-vous médical parce qu'il y a une réunion importante. Dans le fait de rentrer tard encore une fois parce que quelqu'un avait besoin d'un coup de main. Dans le fait de ne pas poser les jours de congé qu'on a accumulés parce que ce n'est jamais vraiment le bon moment. On rationalise. On reporte. On minimise.
Et on finit par ne plus très bien savoir ce dont on a besoin, parce que ça fait si longtemps qu'on ne s'est pas vraiment posé la question.
Qu'est-ce que prendre soin de soi signifie concrètement — pas en théorie, mais dans ta vie, dans ton rôle, avec les contraintes qui sont les tiennes ?
Ce n'est pas la même chose pour tout le monde. Pour certains, c'est une heure seul sans être joignable. Pour d'autres, c'est dire non à une réunion de trop. Pour d'autres encore, c'est accepter d'être aidé sans immédiatement chercher à rendre la pareille. Ce n'est pas toujours spectaculaire. Ce n'est pas toujours visible. Mais c'est réel. Et c'est nécessaire.
La culpabilité, elle, vient souvent d'une confusion entre se préserver et se désengager. Comme si prendre du recul était trahir. Comme si avoir des limites était manquer de professionnalisme. Comme si le manager qui se ménage était moins sérieux que celui qui s'épuise.
C'est une confusion dangereuse. Parce qu'elle conduit, lentement mais sûrement, à confondre la valeur qu'on apporte avec la quantité qu'on donne. Et à mesurer sa légitimité à l'aune de ce qu'on sacrifie.
Prendre soin de soi, ce n'est pas se retirer du jeu. C'est choisir d'y rester — durablement, lucidement, avec suffisamment de ressources pour être vraiment présent quand ça compte.
Ce changement de regard ne se décrète pas. Il se construit, lentement, contre des habitudes bien installées et des injonctions contradictoires. Mais il commence toujours par le même endroit : accepter que sa propre vie, sa propre énergie, son propre équilibre méritent la même attention sérieuse qu'on accorde, sans hésiter, à tout le reste.
Pas par égoïsme. Par responsabilité.
🎧 Pour prolonger la réflexion
Ce texte interroge une évidence qu'on n'applique pas. Le podcast explore pourquoi.
Dans l'épisode qui accompagne cet axe de réflexion, on parle de cette difficulté très concrète à se mettre au centre de sa propre attention — sans immédiatement se justifier, sans minimiser, sans reporter à plus tard. On explore d'où vient cette culpabilité, ce qu'elle coûte sur la durée, et comment certains managers ont réappris, lentement, à considérer leurs propres besoins comme aussi légitimes que ceux des autres.
Parce que prendre soin de soi n'est pas un luxe. C'est la condition pour rester présent — vraiment présent — à ce qui compte.
