
Le plaisir discret de sortir du jeu
Il y a une satisfaction que je n'attendais pas, au début de ma carrière : celle de ne pas avoir réagi.
Une collaboratrice qui venait, une fois de plus, se plaindre en généralisant — "de toute façon, ici, on ne tient jamais compte de ce que je dis" — et moi qui, au lieu de me précipiter pour la rassurer ou de m'agacer de l'entendre encore, ai simplement demandé : "concrètement, qu'est-ce qui s'est passé aujourd'hui ?" Elle a hésité. Puis elle a fini par nommer un fait précis, plus petit que ce que sa phrase laissait entendre. On a réglé ce fait-là. Et j'ai raccroché la conversation avec un sentiment que je ne connaissais pas encore : celui d'avoir aidé sans avoir sauvé, d'avoir été présente sans avoir porté à sa place.
Ce plaisir-là ne se voit pas, ne se raconte pas facilement. On ne le partage pas en réunion, on ne le met pas en avant. Il n'a rien de spectaculaire. C'est même souvent l'inverse : c'est le plaisir de ne pas être intervenue, de ne pas avoir tranché, de ne pas être devenue le centre d'une histoire qui ne me demandait pas de l'être.
Je repense à un service tendu, où deux collègues commençaient à se rejeter la faute d'un retard en cuisine. J'ai senti l'ancien réflexe monter — celui de m'interposer, de trancher vite, de reprendre le contrôle. Je ne l'ai pas fait. J'ai juste dit : "réglez ça entre vous, je repasse dans dix minutes." Et je suis repassée. Ils avaient réglé. Pas parfaitement, mais suffisamment. Et ce que j'ai ressenti, dix minutes plus tard, n'était pas de la fierté d'avoir bien managé. C'était quelque chose de plus discret : un allègement. Comme si je n'avais pas ajouté de poids à une situation qui n'en avait pas besoin.
Sortir du jeu, ce n'est pas gagner contre quelqu'un. C'est refuser de jouer un rôle — sauveur, arbitre, persécuteur malgré soi — qu'on nous tend presque tous les jours, sans qu'on l'ait demandé. Et curieusement, ce refus-là nourrit davantage que bien des victoires visibles.
Je ne cherche plus ce plaisir-là activement. Il arrive, discrètement, dans les moments où j'aurais pu m'enfoncer dans un rôle et où, cette fois, je ne l'ai pas fait. Ce n'est pas grand-chose, à raconter. Mais c'est peut-être, avec le temps, ce qui fatigue le moins et qui fait tenir le plus.
🎧 Pour prolonger la réflexion
L'article parle de ce plaisir discret, presque invisible, de ne pas être entrée dans un rôle — sauveur, arbitre, persécuteur — qu'on nous tendait sans qu'on l'ait demandé.
Le podcast prolonge avec l'effet cumulatif de ces choix répétés sur la durée, et sur la façon dont ils transforment, peu à peu, la dynamique de toute une équipe.
Pour boucler cette série de cinq axes : qui suis-je en train de jouer, là, maintenant — et cette fois, est-ce que j'ai choisi de ne pas jouer ?
