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La peur de ce qui arriverait si je m'arrêtais

On parle souvent de la fatigue managériale comme d'un problème de charge : trop d'heures, trop de sollicitations, trop peu de récupération. C'est vrai, et c'est nécessaire à dire. Mais il y a, sous cette fatigue-là, une autre chose, plus silencieuse, qu'on nomme rarement : la peur de ce qui se passerait si on s'arrêtait vraiment.

Pas la peur raisonnable, celle qui pousse à vérifier que tout est en ordre avant de partir en congés. Une peur plus profonde, presque identitaire : si je pose les armes, même un instant, qui suis-je encore ?

Il y a quelque chose de contre-intuitif dans cette peur. On pourrait penser que le repos, après tant de fatigue accumulée, devrait être désiré, presque réclamé. Et pourtant, pour beaucoup de managers, il est vécu comme une menace plutôt que comme un soulagement. Parce que s'arrêter, ce n'est pas seulement cesser de travailler. C'est, souvent, cesser d'être la personne qui tient — celle sur qui l'équipe s'appuie, celle qui absorbe les tensions, celle dont la présence rassure, même dans le silence.

Et si cette fonction s'arrête, ne serait-ce qu'un jour, une question surgit, rarement formulée mais toujours présente en arrière-plan : est-ce que je vaux encore quelque chose, si je ne tiens pas ?

C'est une confusion, mais une confusion profondément ancrée : celle entre sa valeur et sa capacité à tenir. On a fini par lier les deux si étroitement qu'on ne sait plus les distinguer. Tenir devient une preuve d'existence professionnelle. Et s'arrêter, même provisoirement, ressemble à une forme de disparition.

Cette confusion ne vient pas de nulle part. Elle se construit, souvent, dans des environnements où la valeur d'un manager se mesure exclusivement à sa disponibilité, à sa capacité à ne jamais faillir, à être toujours là, quelle que soit la fatigue réelle. On a appris, parfois sans qu'on nous le dise explicitement, que se reposer était un luxe qu'on n'avait pas le droit de s'accorder tant que d'autres, autour, semblaient continuer à tenir.

Ce qui est troublant, c'est que cette peur ne se calme pas avec le repos lui-même — elle se calme seulement quand on questionne ce qu'elle protège vraiment. Parce qu'au fond, ce qu'on redoute, en s'arrêtant, ce n'est pas tant la charge de travail qui s'accumulerait en notre absence. C'est une question plus intime : est-ce que je compte encore, si je ne suis pas en train de prouver, par ma présence continue, que je tiens ma place ?

Et cette question mérite d'être posée directement, sans se réfugier derrière la charge de travail. Parce que tant qu'on ne la pose pas, aucun repos ne suffira vraiment. On pourra prendre des congés, fermer son ordinateur, s'éloigner physiquement — la peur, elle, continuera de tourner en fond, tant qu'elle n'aura pas été nommée pour ce qu'elle est vraiment.

Il n'y a pas de réponse simple à cette peur. Mais il y a peut-être une direction : commencer à dissocier, même timidement, sa valeur de sa disponibilité constante. Se demander, très concrètement, ce qui resterait vrai de nous, de notre compétence, de notre place, même un jour où l'on ne serait pas là pour tenir. Et accepter, peut-être pour la première fois, que la réponse à cette question puisse être : beaucoup de choses. Que notre valeur ne s'évapore pas à la seconde où l'on pose les armes.

C'est peut-être ça, la vraie récupération. Pas seulement dormir plus, ou décrocher le week-end. Mais découvrir, un jour, qu'on peut s'arrêter sans disparaître.

🎧 Pour prolonger la réflexion

Ce texte nomme une peur. Le podcast explore d'où elle vient vraiment.

Dans l'épisode qui accompagne cet axe de réflexion, on parle de ce qui se joue, en profondeur, quand un manager redoute de s'arrêter — et de ce qui permet, peu à peu, de desserrer ce lien entre valeur et disponibilité constante. Pas de recette miracle. Juste une question qu'on gagne à se poser, avant que le corps ne finisse par la poser pour nous.

Parce que la vraie fatigue managériale n'est pas seulement celle du corps qui n'en peut plus. C'est aussi celle d'une identité qui n'a jamais appris à exister autrement qu'en tenant.

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