
Fatiguée de sauver, sans jamais être sauvée
Il y a un genre de fatigue qui ne vient pas de la charge de travail. Elle vient d'ailleurs : de tout ce qu'on porte pour les autres, sans que personne ne porte jamais rien pour nous.
Je m'en suis rendu compte un soir, en rentrant, épuisée alors que la journée n'avait pourtant rien eu d'exceptionnel. Pas de crise, pas de coup de feu interminable. Juste une succession de petites choses : rassurer l'un, calmer l'autre, éteindre un début de tension entre deux collègues, encaisser une remarque désagréable sans répondre. Rien de spectaculaire, pris isolément. Mais additionné, sur une journée, sur une semaine, sur des mois — ça pèse.
Ce qui m'a fatiguée, ce n'était pas les tâches. C'était d'être, presque en permanence, celle qui répare. Celle vers qui on vient quand ça ne va pas, et vers qui personne ne vient jamais pour demander comment, moi, je vais.
Je me souviens d'avoir désamorcé un conflit entre deux serveurs un vendredi soir, en plein service, avec le sourire, la voix posée, exactement comme il fallait. Et d'avoir raccroché, une fois seule dans la voiture, sans avoir personne à qui raconter à quel point ça m'avait coûté de rester calme pendant que l'un des deux pleurait presque en salle des employés.
Le sauveur ne se repose jamais vraiment. Parce que le sauveur ne demande rien — c'est presque son identité de ne rien demander. Et à force de ne jamais rien demander, on finit par oublier qu'on en aurait le droit.
Ce que j'ai commencé à changer, doucement, ce n'est pas le fait d'aider — je ne crois pas qu'on puisse, ni qu'on doive, arrêter ça. C'est d'accepter de dire, parfois, que je suis fatiguée. Pas en détail, pas en grande confession. Juste une phrase, à quelqu'un : "cette semaine, j'ai porté beaucoup." Ça ne résout rien concrètement. Mais ça remet un peu de vérité dans une posture qui, à force, peut devenir un masque.
Je ne sais pas si cette fatigue-là disparaît un jour. Je crois plutôt qu'elle s'allège un peu, chaque fois qu'on accepte de ne plus être seule à la porter.
🎧 Pour prolonger la réflexion
L'article parle de cette fatigue silencieuse, celle qui vient de porter les autres sans jamais être portée en retour, et de ce que ça change de le dire, même un peu.
Le podcast prolonge avec un signe concret pour repérer qu'on s'enfonce dans ce rôle avant l'épuisement complet — et l'importance de trouver, ailleurs que dans son équipe, un endroit où recevoir plutôt que donner.
Une question qui résonne encore : qui porte celle qui porte tout le monde ?
