
Ce qu'on ne peut pas dire à son équipe
Il y a une phrase qu'on entend souvent, dans les formations au management, sur les mérites de la transparence. Être clair, être honnête, ne rien cacher à son équipe. C'est un beau principe. Et c'est aussi, très concrètement, une chose qu'on ne peut pas toujours tenir.
Parce qu'il y a, dans la fonction de manager, des silences qui ne sont pas des choix. Une réorganisation encore confidentielle. Un départ annoncé mais pas encore officiel. Un désaccord avec la direction qu'on ne peut pas exposer sans fragiliser tout le monde. Un doute personnel qu'on préfère ne pas montrer, parce que l'équipe a besoin, ce jour-là, de sentir que quelqu'un tient la barre.
Ce ne sont pas des mensonges. Ce sont des silences imposés par la fonction elle-même. Mais ils isolent — parfois plus que n'importe quel désaccord ouvert.
Ce qui est étrange, dans cette forme de solitude, c'est qu'elle ne se voit pas de l'extérieur. Un manager qui tait quelque chose ne semble pas différent d'un manager serein. Le sourire est le même, la disponibilité aussi. Mais à l'intérieur, il y a ce poids spécifique : celui de savoir des choses qu'on ne peut pas partager, avec des gens à qui on demande, par ailleurs, d'être ouverts et sincères avec nous.
Il y a quelque chose d'inconfortable dans cette asymétrie. On attend de son équipe qu'elle nous dise ce qui ne va pas, qu'elle exprime ses doutes, qu'elle vienne avec ses vraies questions. Et en même temps, on garde pour soi une part de ce qu'on sait, de ce qu'on pressent, de ce qu'on redoute. Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est simplement que la fonction impose parfois de porter seul une information qu'on ne peut pas encore rendre commune.
Ce qui rend cette solitude particulièrement difficile, c'est qu'elle ne se dit pas non plus vers le haut. Un manager ne va généralement pas voir sa propre direction pour dire : "porter ce secret m'épuise." Ce serait perçu, souvent à tort, comme un manque de solidité, une incapacité à tenir la fonction. Alors on garde ça aussi. On se retrouve à porter, sans le dire à personne, le poids de ce qu'on ne peut dire à personne.
Il y a une phrase qui revient souvent, dans les moments de coaching où ce sujet affleure : "je ne peux en parler ni en haut, ni en bas." C'est exactement ça, la solitude spécifique du manager. Pas l'absence de gens autour de soi — il y en a, parfois beaucoup. C'est l'absence d'un endroit où déposer certaines choses, tout simplement parce que la fonction elle-même ferme cet espace.
Alors que fait-on de ce silence obligé ?
Je crois qu'il y a une différence entre le subir et le porter consciemment. Le subir, c'est faire comme s'il n'existait pas, refuser de reconnaître son poids, jusqu'à ce qu'il ressorte ailleurs — dans l'irritabilité, dans la fatigue, dans une distance qu'on ne s'explique pas avec son équipe. Le porter consciemment, c'est autre chose : c'est savoir que ce silence a un coût, l'accepter comme une composante réelle du métier, et se donner, ailleurs — un pair, un coach, un espace extérieur à la ligne hiérarchique — un endroit où, justement, on peut le déposer.
Ce n'est pas résoudre la solitude. Elle ne se résout probablement jamais totalement, tant qu'on occupe cette place d'entre-deux. Mais c'est refuser qu'elle devienne un poids qu'on porte complètement seul, même si la fonction, elle, oblige à un silence que personne d'autre ne voit.
🎧 Pour prolonger la réflexion
Ce texte nomme un poids. Le podcast parle de ce qu'on en fait.
Dans l'épisode qui accompagne cet axe de réflexion, on parle de ces moments précis où le silence devient trop lourd à porter seul, et de ce qu'on peut concrètement en faire — sans jamais trahir ce qui doit rester confidentiel. Pas de solution miracle. Juste une façon d'habiter cette part silencieuse du métier sans qu'elle nous ronge.
Parce que la solitude du manager ne vient pas de l'absence de gens autour. Elle vient de tout ce qu'on ne peut poser nulle part.
