
Arbitre malgré moi : seule au centre du triangle
Deux collègues qui ne se supportent plus. L'un vient me voir en salle, entre deux services, pour me dire que l'autre ne fait pas sa part. L'autre m'attrape en cuisine, dix minutes plus tard, pour me raconter la même histoire, à l'envers.
Je les écoute tous les deux. Je hoche la tête aux deux. Et je me retrouve, sans l'avoir demandé, à porter un conflit qui n'est pas le mien.
C'est une forme de solitude qu'on ne raconte pas beaucoup, celle-là. On parle de la solitude des décisions difficiles, de celle qu'on ressent face à un chiffre qui ne rentre pas. Mais il y a aussi celle-ci : se retrouver seule au centre d'un triangle qu'on n'a pas dessiné, entre deux personnes qui, chacune à sa façon, attendent qu'on prenne parti, qu'on tranche, qu'on répare.
Le piège, c'est que ça flatte, au début. On se sent utile, on se sent choisie — les deux sont venus me voir, moi, en confiance. Puis vient le moment où l'un des deux dit "tu es d'accord avec moi, hein ?", et là, quoi qu'on réponde, on perd quelque chose. Soit la confiance de l'un, soit sa propre neutralité.
Je me souviens d'une équipe, il y a quelques années, où deux serveurs se rejetaient la responsabilité d'une erreur en salle, chacun venant me voir séparément pour "me mettre au courant". J'ai fini par organiser un moment à trois. Pas pour trancher qui avait raison — ça n'aurait rien réglé — mais pour dire clairement que je n'étais ni juge, ni messagère entre eux deux. Que ce qui se disait d'un côté devait aussi pouvoir se dire de l'autre, devant moi si besoin, mais pas à travers moi.
Ça n'a pas tout résolu. L'un des deux a continué, pendant un temps, à chercher mon oreille en aparté. Mais quelque chose avait changé : je n'étais plus le centre du jeu. J'étais redevenue une manager, pas une arbitre malgré elle.
Ce qui reste difficile, encore aujourd'hui, c'est de sentir la différence entre écouter — ce qui fait partie du métier — et devenir le réceptacle de tout ce qui ne se dit pas directement entre deux personnes. La frontière est fine. Et on ne la voit souvent qu'une fois qu'on l'a franchie.
Est-ce qu'on peut vraiment rester au centre d'une équipe sans, de temps en temps, se retrouver malgré soi au centre de ses conflits ? Je n'en suis pas sûre. Ce dont je suis plus sûre, c'est qu'il vaut mieux le voir venir que le découvrir une fois qu'on y est enfoncée.
🎧 Pour prolonger la réflexion
L'article raconte cette solitude particulière du manager pris, sans l'avoir choisi, au centre d'un conflit entre deux collaborateurs — et ce que ça coûte de rester ni juge, ni messagère.
Le podcast prolonge avec une situation vécue en cuisine, plus délicate, où la frontière entre écouter et porter le conflit à la place des autres était particulièrement floue — et une question simple pour la repérer sur le moment.
Une question qui revient, une fois de plus : qui suis-je en train de jouer, là, maintenant ?
